
Nombreuses sont les victimes du post 11 septembre. Un dossier spécifique concernant l’une d’entre elles met en lumière la face cachée de cette épisode sombre.
« Il est inacceptable qu’en situation d’urgence les autorités fassent preuve d’imprécisions et de manquements. Il est encore plus inacceptable, lorsque les autorités négligent d’assurer la protection de milliers de personnes lorsque celles-ci travaillent sur les lieux d’un tel drame. » Ces phrases proviennent tout droit de la bouche de Joël Kupferman, un avocat New Yorkais de la « Environemental Law and Justice Project » qui défend les victimes du post 11 septembre.
L’une de ces victimes habite dans une maison de retraite de Harlem, à l’intersection de la Manhattan avenue, la St Nicolas avenue et le Martin Luther King boulevard. Il se nomme Ronald Elumn. Un homme de 65 ans, coiffé d’une casquette « Obama 08 », avec un rire communicatif et une assez grande joie de vivre. Mais tout cela disparaît lorsqu’il évoque les souffrances dues à sa maladie. Il était « State regulator », sorte d’ inspecteur du travail, sur le chantier de Ground zéro. C’est là-bas, qu’il fit d’ailleurs la connaissance de Mr Kupferman. Nous nous rendions chez lui, accompagné de ce dernier, qui récoltait des échantillons de poussières et débris de matériaux provenant des bâtiments environnants en travaux. Ces débris prouveraient que son client est dans l’incompatibilité physique à habiter dans cette résidence. Car Ron est asthmatique depuis les attentats de septembre 2001.
En arrivant chez lui, on remarquait, avec un certain soulagement, que l’air était plus frais: le climatiseur était allumé. Il faisait un bruit sourd et continu. Son appartement était orné de décorations et de récompenses, non loin des photos de familles, attribuées par la chambre des représentants pour son rôle qu’il avait eu sur le chantier de Ground Zéro. Il y avait également des photos sur lesquelles il se tenait fièrement en uniforme face à l’objectif, car Ron est un vétéran de la guerre de Corée.
Cet inspecteur du travail possédait ses bureaux à proximité de Ground Zéro, où il y travaillait. Il nous dit que son lieu de travail était entièrement recouvert de poussières, et que c’est ainsi qu’il a contracté l’asthme, dues aux poussières et à l’amiante qui n’a pas arrêté de se propager tout autour des décombres. Aussi surprenant, que cela puisse paraître, aucune recommandations ou précautions n’a été préconisée par les autorités locales. Ni le maire, ni l’agence de protection environnementale n’a estimé nécessaire de protéger les personnes qui vivaient ou exerçaient à proximité de Ground Zéro. Beaucoup de personnes comme Ron ont contracté des troubles respiratoires, notamment l’asthme, avec un degré extrêmement élevé. Lorsque nous lui demandions s’il pourrait prouver qu’il a bien contracté ces maladies à cause de l’exposition continue à l’air de Ground Zéro, il nous répond « plusieurs médecins ont rédigé des rapports et des certificats médicaux, qui établissent bien le lien de causalité entre ma maladie et l’air toxique de Ground zéro». Il nous tend la lettre formulée par un chirurgien spécialiste des troubles respiratoires. On voulait être sûr, qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé, il nous affirma comme pour mieux nous convaincre que ses collègues souffrent autant que lui, si ce n’est plus.
Sa maladie a commencé à se développer deux mois après les attentats, il souffrait de douleurs chroniques au niveau de la poitrine. Lorsqu’on lui demande s’il a tenté d’obtenir des réparations auprès du gouvernement américain, il nous répond qu’ils lui ont fait savoir qu’il était « trop vieux ». En d’autres termes, son âge (65 ans) expliquerait son état de santé.
« Je suis tout de même allé voir un médecin », nous dit-il d’un air à la fois songeur et découragé, « mais bon, que voulez-vous que je vous dise » poursuit l’homme qui quelques instants auparavant riait et lançait des blagues comme pour oublier ses souffrances.
À ce moment là, Ron resta silencieux, et on sentait toute l’amertume et la tristesse que contenait cet homme. C’est alors que l’avocat Kupferman prit le relais, en nous expliquant que la seule précaution particulière dont on fait preuve les autorités était d’envoyer travailler Ron à cinq rues plus loin du World Trade Center. Il poursuit en nous disant que les gens n’avaient pas de masques, alors que l’amiante se propageaient partout. Selon ses dires, plusieurs « contractors » (ce sont les employés sur les chantiers) sont des immigrés illégaux, qui ne peuvent donc pas faire valoir leurs droits à réparations. Ils sont plusieurs à souffrir de séquelles graves dues à l’exposition prolongée face aux décombres du World TradeCenter.
Le bâtiment dans lequel Ron exerçait sa profession n’a pas été désinfecté. Les poussières s’étaient collées aux parois du bâtiment. Cette action n’a pas été entreprise selon Mr Kupferman car, ils lui ont dit qu’elle serait trop coûteuse.
Il enchaîna en nous expliquant que ce qu’il faisait chez Ron (Kupferman récoltait des échantillons de poussières afin de prouver que l’environnement où réside Ron est incompatible avec son état de santé.) pouvait être mal vu. En effet, les copropriétaires font des listes dans lesquelles ils répertorient les plaignants, de sorte que si ces derniers veulent emménager ailleurs, ils vérifiaient si les demandeurs figurent sur ces listes, et si tel est le cas, on leur refusait l’accès à l’appartement. Même chose, lorsque vous voulez postuler pour un emploi, ce qui expliquerait d’ailleurs la crainte de plusieurs personnes qui ne se retournent pas contre leurs employeurs. C’est pour cela qu’il ne cite pas le nom de ses clients, et les désigne par « Mr X » ou « Mme Y ».
Pendant que l’avocat Kupferman parlait, Ron était silencieux et semblait acquiescer d’un hôchement de tête, toutes les allégations de son avocat, comme s’il eût été trop dur pour lui de continuer d’en parler.
A ce moment-là, le climatiseur s’arrêta, nous signalant en même temps qu’il serait temps d’y aller. Mais avant de nous raccompagner à la station de métro la plus proche, il tenait à nous offrir deux places pour aller voir Barack Obama au Washington Square Park, comme pour nous remercier de l’avoir écouté.
Et quand on lui demanda si on l’y trouverait, sa réponse était teintée d’ironie et de sincérité « Je suis trop vieux, la file d’attente risquerait de me fatiguer plus qu’autre chose ».
Moka
Laisser un commentaire